Le ministre des PME Serge Papin a annoncé, lors d’une rencontre avec l’AJPME ce mardi 31 mars, l'organisation d'un événement de mise en relation entre cédants et repreneurs à Bercy le 23 avril prochain. Derrière l'initiative, un défi démographique et économique de grande ampleur que les pouvoirs publics peinent encore à saisir pleinement.
Le 23 avril prochain, Bercy aura des airs de salon de rencontres. Serge Papin ministre des PME, du commerce, de l'artisanat, du tourisme et du pouvoir d'achat a annoncé lors d'une rencontre avec l’association de journalistes AJPME, l'organisation d'un événement inédit dédié à la transmission d'entreprise : une journée de mise en relation directe entre chefs d'entreprise souhaitant céder leur affaire et candidats à la reprise, banquiers, investisseurs, fonds et structures d'accompagnement. Une sorte de « speed dating » de la reprise, en somme.
L'événement doit également servir de tribune pour présenter les conclusions d'une mission parlementaire lancée en 2025 sur le sujet, dont le rapport avait été remis en fin d'année dernière. Le ministre a annoncé qu'il y dévoilera « le dessin des mesures » envisagées par le gouvernement. La formule est volontairement prudente : entre l'annonce et la mise en œuvre législative, le chemin reste long.
Un mur démographique qui se rapproche
Selon le ministre, quelque 350 000 entreprises devraient changer de mains dans les cinq prochaines années, et 500 000 dirigeants partir à la retraite d'ici dix ans. Une étude de Bpifrance Le Lab, en partenariat avec CMA France et CCI France, estime à environ 370 000 le potentiel d'entreprises (TPE-PME-ETI) à transmettre à l'horizon 2030, dont 310 000 TPE employeuses de 1 à 9 salariés, ce qui concernerait 1 million d'emplois en TPE et 1,4 million en PME.
De plus, entre 2020 et 2030, on évalue à 500 000 le nombre de dirigeants de plus de 60 ans qui voudront cesser leur activité et donc transmettre leur entreprise, représentant au total environ 3 millions d'emplois.
Pourtant, le marché reste en deçà de ces projections. En 2024, le marché des transmissions d'entreprises a retrouvé sa vitalité d'avant crise sanitaire, avec 37 200 opérations recensées selon la Direction Générale des Entreprises, soit un niveau équivalent à celui de 2016. L'écart entre le volume d'entreprises potentiellement à céder et les transactions effectivement réalisées est considérable, et il s'explique en partie par une offre mal organisée et une demande peu structurée.
Par ailleurs, le rapport 2024 de la Banque de France indique que 42 % des cessions échouent faute de repreneur, un chiffre qui grimpe à 57 % dans certaines régions rurales. Ces entreprises disparaissent alors purement et simplement, emportant avec elles emplois et savoir-faire locaux. 50 000 transmissions réalisées en une année représentent 770 000 emplois sauvegardés, un chiffre à rapporter aux 265 000 postes générés par la création d'entreprise en cinq ans.
Le nœud du financement toujours intact
Au cœur des difficultés identifiées par le ministre : le double besoin de financement auquel est confronté tout repreneur. Il faut à la fois racheter l'entreprise, souvent avec un matériel amorti que le cédant n'a plus intérêt à moderniser, et investir immédiatement pour rester compétitif. Deux besoins simultanés, pour un seul bilan.
Selon une étude de Bpifrance, 70 % des repreneurs considèrent que l'accès au financement constitue le principal obstacle à leur projet, et on estime qu'il y a en moyenne 7 cédants pour 1 repreneur potentiel.
Face à cela, Serge Papin a appelé les banques publiques, BPI France, Banque des Territoires, à s'engager davantage sur les dossiers de PME, reconnaissant avec une franchise inhabituelle que ces établissements restent « frileux » et trop tournés vers « la tech premium » plutôt que vers l'économie de proximité. Un changement d'état d'esprit qu'il juge nécessaire, sans pour autant détailler les leviers contraignants dont disposerait l'État pour l'imposer. La méthode reste celle de la conviction.
L'épargne salariale a également été évoquée comme piste de financement des reprises. Une piste séduisante sur le papier, mais dont les modalités concrètes restent à définir.
Le « Dutreil salarié » : une ambition encore floue
Lors de la rencontre avec le ministre, le « Dutreil salarié » a aussi été évoqué l'idée d'étendre aux salariés-repreneurs les avantages fiscaux actuellement réservés aux transmissions familiales dans le cadre du pacte Dutreil. En effet, le dispositif existant permet seulement de transmettre une entreprise dans un cadre familial avec une quasi-exonération fiscale sur les droits de succession ou de donation.
Mais l'extension aux salariés bute sur une réalité juridique simple : hors succession familiale, la transmission est en principe onéreuse, ce qui réduit considérablement le champ d'application d'un dispositif fiscal comparable.
Le ministre lui-même a reconnu que le terme « Dutreil salarié » était « un abus de langage », et que le projet devrait figurer dans le projet de loi de finances 2027. Le chantier est donc ouvert, mais le calendrier législatif est contraint, et le coût budgétaire d'une telle mesure reste un obstacle non résolu.
Il a rappelé ce qui existe déjà : abattement de 500 000 euros sur les fonds de commerce, dispositifs spécifiques à certaines transmissions à des salariés. Un dispositif « mal connu » et « pas clairement identifié », a-t-il déploré. Avant d'inventer de nouveaux outils, la question de la lisibilité des dispositifs existants se pose donc avec acuité.
La reprise comme alternative à la création
Au-delà des aspects fiscaux, l'événement du 23 avril entend aussi changer le regard porté sur la reprise d'entreprise, trop souvent perçue comme une option par défaut face à la création ex nihilo. Les données plaident pourtant clairement en sa faveur. Les entreprises reprises affichent un taux de survie à 3 ans de 85,5 %, contre 81,4 % pour les créations ex nihilo, et emploient en moyenne plus de salariés dès la première année.
Le profil des repreneurs évolue lui aussi : 38 % d'entre eux ont moins de 40 ans, contre 22 % il y a dix ans, et la part des femmes progresse régulièrement, atteignant 21 % en 2024.
Reste la question centrale que le ministre a aussi évoquée : l'anticipation. Seulement 15 % des dirigeants préparent leur succession plus de deux ans à l'avance, alors que le processus exige, selon Serge Papin lui-même, deux à trois ans pour une TPE et jusqu'à cinq ou six ans pour une structure plus importante.
Au final, l'événement de Bercy sera un premier signal. Mais entre l'ambition affichée de faire de la transmission d'entreprise « une grande cause économique nationale » et les mesures concrètes, le fossé reste à combler.
La journée du 23 avril dira si le gouvernement est prêt à structurer un véritable marché de la reprise, à la hauteur des centaines de milliers d’entreprises concernées dans les années à venir.
Samorya Wilson
