Rencontre avec Sophie Péron, Directrice experte de la transformation des organisations de l’ESS (Economie sociale et solidaire) chez In Extenso -
Ancienne auditrice chez KPMG, passée par le ministère des Finances et des Comptes publics avant de diriger pendant dix ans une structure médico-sociale, Sophie Péron incarne un profil hybride, à la croisée du secteur public, du conseil et de l’économie sociale et solidaire. Aujourd’hui chez In Extenso, elle accompagne les acteurs de l’ESS dans un contexte de tensions budgétaires et de profondes mutations.
L’Expert : Vous êtes passée par KPMG et le ministère des Finances et des Comptes publics avant de rejoindre l’ESS. Qu’est-ce qui a motivé ce basculement vers le secteur non marchand ?
Sophie Péron : J’ai toujours cherché à aligner mes valeurs personnelles avec mon activité professionnelle. Chez KPMG, j’ai travaillé sur des dossiers liés aux secteurs sanitaire et public. Mon mémoire d’expertise comptable a notamment porté sur une problématique hospitalière complexe liée à la transformation des organisations. De plus, parmi les missions significatives que j’ai accomplies, figure l’organisation de la première certification du dispositif France Travail, un projet d’envergure issu de la fusion des Assédics et de l’ANPE.
Cette expérience m’a conduite à rejoindre le ministère des Finances et des Comptes publics, où j’étais en charge de la normalisation comptable de la Sécurité sociale, de l’État et des collectivités territoriales. Parallèlement, mon engagement bénévole comme trésorière d’une association médico-sociale m’a révélé qu’il était possible de concilier exigence professionnelle et utilité sociale, en mobilisant mon expertise financière, au service de l’intérêt général. À la suite du départ à la retraite de la directrice générale, j’ai alors candidaté au poste. Je ne vois pas d’opposition entre secteur marchand et économie sociale et solidaire, qui partagent les mêmes exigences de rigueur et d’efficacité. Ce qui m’anime avant tout est la mobilisation de compétences pluridisciplinaires au service d’un projet collectif porteur de sens.
On oppose fréquemment le secteur marchand et l’ESS souvent perçu comme moins dynamique. Cette distinction est-elle encore pertinente aujourd’hui selon vous ?
S.P. : Pour moi, il n’y a pas d’opposition. Dans l’ESS, nous avons les mêmes contraintes réglementaires, des objectifs de soutenabilité financière et des enjeux de pilotage de projets complexes. Au contraire, il est extrêmement intéressant de voir une pluralité de professionnels se mobiliser pour un projet collectif. Les dirigeants de l’ESS sont de véritables entrepreneurs qui cherchent à donner du sens à leur action.
En quoi consiste une mission d’audit ou d’expertise comptable dans l’ESS par rapport à une entreprise classique ?
S.P. : La vraie différence entre le secteur lucratif et non marchand reste l’approche humaine. Je suis intimement convaincue de la nécessité d'adopter une démarche d'accompagnement spécifique à ce secteur. Comme dans toute relation de conseil, l'adaptation à son interlocuteur demeure impérative. Néanmoins, la singularité de l'économie sociale et solidaire réside dans la nature même de ses acteurs : vous vous adressez à des femmes et des hommes mus par des motivations profondes, à des dirigeants et collaborateurs présents par conviction, qui accordent une importance primordiale au sens de leur action, aux valeurs humanistes et aux enjeux sociétaux. Cela requiert une véritable mise en perspective et une capacité à ajuster tant son positionnement que son langage.
Cependant, les prérequis techniques et comptables demeurent incontournables et les chiffres conservent leur objectivité, indépendamment du secteur considéré. L'ESS n'échappe nullement à l'exigence de conformité. Toutefois, des référentiels comptables spécifiques peuvent s'appliquer selon les types de structures, distinct du plan comptable général. De surcroît, la multiplicité des conventions collectives sectorielles, souvent d'une grande complexité et héritées d'une longue histoire, constitue une caractéristique notable.
Puisqu'il peut y avoir un plan comptable spécifique, les structures de l’ESS ne sont-elles pas acculées à se montrer davantage rigoureuses ? Y-a-t-il des écueils à éviter ?
S.P. : Le plus grand risque est de vouloir simplifier à outrance. Une structure ESS doit jongler entre le plan comptable qui s’applique à son secteur et les comptes administratifs (ou EPRD / ERRD) exigés par certains financeurs institutionnels. En effet, ces derniers formulent des demandes spécifiques, ce que l'on nomme communément les comptes administratifs dans le secteur médico-social, et qui divergent substantiellement du plan comptable propre aux établissements et services médico-sociaux. Cette dualité impose une gestion d'une complexité considérable, nécessitant de concilier l'application rigoureuse du plan comptable sectoriel avec les exigences d'information financière et administrative formulées par les financeurs.
Ainsi, la tentation de simplification consistant à ne tenir qu'un seul jeu de comptes, privilégiant soit le référentiel comptable, soit les comptes administratifs, constituerait une erreur stratégique majeure. Ce serait en effet favoriser un interlocuteur au détriment d'un autre, une démarche totalement impraticable.
Notre mission revêt ainsi une dimension technique accrue et d’accompagnement, exigeant la maîtrise de cette communication financière plurielle.
Comment concilier utilité sociale et exigences de performance économique ?
S.P. : Je n’aime pas beaucoup le terme de performance économique dans ce secteur. Je lui préfère celui de robustesse. La performance est souvent immédiate, parfois fragile. La robustesse, elle, garantit la pérennité sur le long terme. Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas rechercher l’équilibre financier, ni même des excédents. Mais ces excédents ont vocation à être réinvestis dans les projets, dans l’innovation, dans la continuité de l’action. Il n’y a aucune opposition entre utilité sociale et équilibre économique. La différence, c’est que la valeur créée ne rémunère pas des actionnaires privés, mais bénéficie aux citoyens...[ Retrouvez toute l'interview ici ]
Propos recuellis par Samorya Wilson
