France Invest et PwC, l'association des investisseurs en capital et le cabinet de conseil, ont publié le 5 janvier 2026, un guide destiné aux PME pour les accompagner dans la réalisation d'une analyse de double matérialité (DMA). Un exercice stratégique pour transformer les enjeux environnementaux et sociaux en leviers de croissance.
Alors que l'Union européenne revoit à la baisse ses ambitions en matière de reporting ESG, les investisseurs français encouragent les PME à réaliser volontairement une analyse de double matérialité (DMA). Ainsi, le groupe de travail « Stratégie RSE des Participations » de France Invest, avec le concours de PwC, vient de publier un guide pratique pour structurer sa stratégie RSE et transformer les enjeux ESG en opportunités économiques.
Comprendre la double matérialité : deux perspectives complémentaires
Au cœur de cette démarche se trouve un concept devenu central dans les normes européennes de durabilité : la double matérialité. Loin d'être un simple exercice théorique, elle repose sur l'évaluation des enjeux de durabilité selon deux angles d'analyse complémentaires.
D’un côté, la « matérialité d'impact » (approche « inside-out »), examine comment les activités de l'entreprise affectent, positivement ou négativement, l'environnement et la société. Il s'agit d'identifier les externalités positives, comme la réduction des émissions de gaz à effet de serre ou l'inclusion sociale et les externalités négatives comme la pollution, ou encore les violations des droits humains.
Le deuxième angle relève de la « matérialité financière » (approche « outside-in ») qui analyse la manière dont les enjeux de durabilité peuvent influencer la performance, la situation ou la valeur de l'entreprise. Cela consiste notamment à évaluer les risques et opportunités financières issus de l'environnement économique, social et naturel : changement climatique, évolutions réglementaires, tensions sociales, accès au financement ou encore coût du capital.
« L'objectif est d'identifier les enjeux les plus importants pour l'entreprise, qu'ils soient stratégiques, financiers ou sociétaux, afin de pouvoir agir de façon ciblée et efficace », résume le guide. Pour les auteurs, cette double lecture permet de prioriser les sujets à traiter, de répondre aux attentes des parties prenantes et de renforcer la résilience de l'entreprise.
Une méthodologie structurée en quatre étapes clés
Le guide décompose la réalisation d'une DMA en quatre phases distinctes, étalées sur huit à douze semaines.
La première étape consiste à comprendre le contexte de l'entreprise : analyser le business plan, cartographier les activités et produits, identifier les parties prenantes clés, et passer en revue la documentation existante, y compris les certifications (ISO 14001, ISO 9001) et les analyses du département des risques.
La deuxième phase vise à identifier les impacts, risques et opportunités (IRO) réels et potentiels liés aux enjeux de durabilité. Les entreprises peuvent s'appuyer sur la liste des thématiques proposées dans les normes ESRS (European Sustainability Reporting Standards), la compléter avec des enjeux spécifiques à leur secteur, puis écarter les sujets manifestement non pertinents. Cette étape inclut également la description précise des IRO, qu'ils soient actuels ou potentiels.
L'évaluation et la détermination des IRO matériels constituent la troisième étape. Elle implique l'analyse de la matérialité d'impact et financière avec des seuils qualitatifs ou quantitatifs, potentiellement renforcée par une consultation des parties prenantes via entretiens ou questionnaires. Les IRO matériels sont ensuite agrégés et validés par la direction.
Enfin, la quatrième phase concerne la définition ou la mise à jour de la stratégie au regard des enjeux matériels identifiés, et l'élaboration du reporting associé.
Le lien stratégique avec la norme VSME
La publication du guide de France Invest intervient au moment où l’UE est entrain de restreindre fortement le champ d'application de la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) aux entités de pljus de 1000 salariés, laissant aux PME la seule norme volontaire VSME, sans obligation d’analyse de double matérialité.
Certains dirigeants pourraient donc s'interroger sur la pertinence de l'exercice proposé par le guide. Cependant, les auteurs souligne son intérêt en insistant sur le fait que l’analyse de matérialité alimente la stratégie de transition exigée par la VSME et en renforce la crédibilité. Elle permet aussi d’identifier les informations réellement pertinentes à publier, évitant un reporting excessif et peu ciblé.
Le guide rappelle que la norme VSME comporte deux modules : un module de base (informations générales B1 et B2, indicateurs de base B3 à B11) et un module complet définissant des points de données supplémentaires susceptibles d'être demandés par les banques, investisseurs et donneurs d'ordre. Selon les auteurs, l'analyse de matérialité aide donc à naviguer efficacement entre ces deux niveaux d'exigence.
L'audit : une option facultative mais recommandée
Pour une entreprise qui publie volontairement selon le référentiel VSME, l'audit n'est pas obligatoire. Contrairement aux grandes entreprises soumises à la CSRD qui doivent faire vérifier leur rapport par un auditeur de durabilité avec une assurance limitée, les PME restent libres de leur choix.
Néanmoins, le guide considère la vérification externe comme « une bonne pratique pour renforcer la confiance des parties prenantes et préparer l'entreprise à d'éventuelles obligations futures ». Trois avantages principaux sont mis en avant : assurer la fiabilité des données ESG publiées, optimiser les processus internes en formalisant et standardisant les procédures, et anticiper les risques de greenwashing ou de diffusion d'arguments non fondés.
Si l'entreprise décide de faire auditer sa démarche, le guide recommande de bien définir le cadre de travail pour éviter de surdimensionner le projet. Car, en vertu des lignes directrices de la Haute Autorité de l'Audit, le rôle du vérificateur consiste notamment à évaluer la pertinence de la démarche d'analyse et sa correcte description dans le rapport de gestion.
Un pari sur l'anticipation plutôt que la contrainte
Pourquoi réaliser cet exercice sans y être contraint ? Le guide avance des arguments qui dépassent largement la simple conformité réglementaire : la DMA est un outil clé d’aide à la décision stratégique, permettant de prioriser les enjeux RSE et de construire une feuille de route alignée sur la stratégie globale.
Pour les auteurs, elle favorise aussi l’engagement des parties prenantes grâce à une logique de dialogue et de co-construction, renforçant la légitimité de la démarche RSE et en alignant les décisions sur les attentes concrètes des clients, collaborateurs, partenaires et territoires.
Enfin, la DMA soutient une communication structurée et crédible, répondant aux exigences de transparence tout en évitant le greenwashing.
Le témoignage de Lucie Guignot, vice-présidente développement durable chez Satys Aerospace, illustre cette approche pragmatique : « l'exercice de DMA s'est avéré un véritable outil de dialogue avec nos parties prenantes clés, notamment nos clients et notre direction. Le résultat nous a permis de retravailler notre démarche de durabilité en se concentrant sur l'essentiel. Même si nous ne sommes plus concernés par la V2 de la CSRD, nous y voyons l'utilité stratégique ».
Reste à savoir si la majorité des PME, prises entre impératifs économiques de court terme et vision de long terme, suivront massivement cette recommandation sans la contrainte réglementaire initialement prévue. Les investisseurs de France Invest, en tant qu'actionnaires de long terme, semblent en tout cas déterminés à maintenir la pression sur leurs participations pour que la durabilité reste au cœur de la stratégie.
Samorya Wilson
