Le 11 juin 2026, l'initiative Science Based Targets (SBTi), l’organisme de référence mondial pour la définition d'objectifs climatiques d'entreprise, a publié la version 2.0 de sa norme Corporate Net-Zero. Une mise à jour majeure qui rompt avec une logique de simples déclarations d'intention pour exiger des résultats concrets.
Pendant dix ans, le SBTi a construit sa réputation en aidant les entreprises à se fixer des objectifs de réduction d'émissions alignés sur la science climatique. Mais fixer des objectifs ne suffit plus. C'est le message central de cette version 2.0, que le SBTi présente lui-même comme une rupture : l'organisme entend désormais se positionner non plus comme un simple « fixateur d'ambitions », mais comme un « partenaire de mise en œuvre ».
Selon le SBTi, la norme mise à jour « vise à impulser une transformation concrète des entreprises en intégrant des objectifs scientifiques au cœur de leurs processus décisionnels, de leurs opérations à leurs chaînes de valeur en passant par l'allocation de leurs capitaux ». Pour David Kennedy, directeur général du SBTi : « Les entreprises nous ont dit qu'elles avaient besoin d'un partenaire capable de favoriser la mise en œuvre, et c'est précisément l'objectif de la norme Corporate Net-Zero Version 2.0. ».
Ce que la norme V2.0 demande concrètement aux entreprises
Contrairement à la version précédente, qui imposait un cadre uniforme à toutes les entreprises, un taux de réduction global de 42 % d'ici 2030 par rapport à 2020, le SBTi affirme que la norme V2.0 introduit « un éventail d'options de définition d'objectifs qui reflètent différents contextes commerciaux tout en restant cohérentes avec les données scientifiques ».
Concrètement, les entreprises devront désormais :
- Fixer des objectifs distincts pour leurs émissions de Scope 1 (émissions directes) et de Scope 2 (électricité achetée), mettant fin à la pratique consistant à les combiner, ce qui conduisait souvent à privilégier le Scope 2 via l'achat de certificats d'électricité renouvelable au détriment d'actions concrètes sur le Scope 1.
- Intégrer des objectifs adaptés à leur secteur, leur géographie et leur parc d'actifs existant. Le SBTi reconnaît explicitement que le rythme de décarbonation varie selon les secteurs : décarbonation du secteur électrique visée d'ici 2040, progrès sur la chaleur industrielle attendus dans les années 2030, déploiement de technologies comme l'hydrogène et le captage de CO₂ (CCUS) pour les secteurs à forte intensité énergétique dans la deuxième moitié des années 2030.
- Rendre compte annuellement de leurs émissions et de leurs progrès vers les objectifs. Dès 2026, le SBTi annonce qu'il vérifiera si cette obligation est respectée. A défaut, une sanction ultime comme l'exclusion du programme sera appliquée, en cas de manquements répétés.
- Agir selon le principe du « meilleur effort » (best-efforts basis) : les entreprises qui rencontrent des obstacles indépendants de leur volonté peuvent maintenir leur accréditation SBTi à condition d'être totalement transparentes sur ces obstacles et sur toutes les mesures compensatoires déployées.
Sur la question des crédits carbone, très débattue lors des deux consultations publiques ayant réuni près de 2 000 réponses, le SBTi maintient une ligne stricte : les crédits restent un complément, et non un substitut, aux réductions d'émissions directes.
L'organisme ne prévoit pas de développer ses propres référentiels d'intégrité pour les crédits carbone, mais s'appuiera sur des cadres existants comme les principes de l'Integrity Council for the Voluntary Carbon Market (ICVCM).
Une nouvelle obligation sur les émissions résiduelles à partir de 2035
Parmi les évolutions les plus structurantes figure la gestion des émissions résiduelles, celles qu'une entreprise ne parvient pas à éliminer directement. La V2.0 introduit un mécanisme de reconnaissance volontaire pour les entreprises qui agissent sur leurs émissions « en cours », notamment via l'achat de crédits de réduction ou de suppression de carbone de haute qualité.
De plus, le SBTi annonce une obligation progressive pour les grandes entreprises : à horizon 2035, celles-ci devront assumer une responsabilité formelle et croissante concernant les émissions résiduelles. L'organisme précise que les crédits carbone utilisés dans ce cadre ne peuvent en aucun cas compenser les émissions de chaîne de valeur (Scope 3).
Un nouveau rôle : accompagner la mise en œuvre, pas seulement valider les objectifs
L’un des changements significatifs dans la nouvelle stratégie 2026-2030 du SBTi, concerne son propre repositionnement. Ainsi, l'organisme annonce qu'il développera, d'ici 2027, un système inédit d'évaluation des progrès à deux niveaux :
- Un benchmark confidentiel par entreprise, permettant à chaque société de se situer par rapport à ses pairs sectoriels, d'identifier ses forces et vulnérabilités, et de comprendre les barrières qui freinent ses progrès, sans que ces données soient rendues publiques au niveau individuel.
- Une évaluation publique annuelle au niveau systémique, qui identifiera les secteurs et régions en retard, les obstacles structurels (retards de raccordement au réseau, manque de carburants verts, coûts technologiques) et les leviers d'action prioritaires.
Selon le SBTi, ce système comblera un vide que les entreprises elles-mêmes ont signalé, à savoir qu’elles veulent passer « de cadres basés sur les objectifs à des évaluations de progrès réels ». L'organisme prévoit également de constituer des groupes de pairs sectoriels pour favoriser l'apprentissage collectif et escalader les obstacles qui nécessitent une intervention politique. « Forte d'une décennie d'expérience, la norme aidera les entreprises à tirer pleinement parti de la décarbonation : intégrer l'action climatique à leur stratégie d'entreprise, gérer les risques liés à la transition et consolider leur compétitivité à long terme dans une économie mondiale en pleine mutation », souligne Francesco Starace, président du conseil d'administration du SBTi
Un atout concurrentiel selon le SBTi : les chiffres de l'impact
Pour convaincre les entreprises encore hésitantes, le SBTi met en avant les résultats d'un Impact Report interne cité dans son document de stratégie. Selon ce rapport, parmi les entreprises ayant fixé des objectifs fondés sur des données scientifiques, 80 % déclarent que cela a renforcé leur vision stratégique à long terme, 95 % font état d'un impact réputationnel positif et 80 % d'une meilleure perception de la part des investisseurs. De plus, 92 % rapportent un impact neutre ou positif sur leurs performances financières. Au final, les entreprises dotées d'objectifs fondés sur des données scientifiques réduisent leurs émissions en moyenne 10 % de plus que leurs pairs (mesure par intensité d'émissions).
L'organisme fait également valoir un argument financier : des données de la Banque centrale européenne citées dans la stratégie SBTi indiquent que les banques européennes intègrent désormais l'action climatique dans leurs décisions de prêt, en offrant des conditions plus favorables aux entreprises disposant d'objectifs d'émissions.
13 000 entreprises, mais des angles morts persistants
Malgré son succès, le SBTi reconnaît dans son document stratégique des lacunes importantes. Ainsi, l'adoption reste limitée dans plusieurs secteurs à forte intensité carbone : seulement 133 entreprises du secteur électrique, 30 cimenteries, et très peu d'entreprises de l'acier, de l'aluminium et du transport maritime ont des objectifs validés.
La représentation géographique est également déséquilibrée : 6 714 entreprises en Europe, 4 608 en Asie (essentiellement Japon, Chine et Inde), mais seulement 273 en Amérique latine et une présence quasi inexistante en Afrique.
Pour y remédier, la stratégie 2026-2030 prévoit plusieurs chantiers sectoriels pour 2026 : révision des approches pour l'aviation, le transport maritime, l'agriculture (FLAG), l'acier, le ciment et les produits chimiques et l'élaboration d'une norme spécifique pour le secteur pétrolier et gazier.
Enfin, sur le plan géographique, l'organisme prévoit d'établir une présence physique en Inde et dans un autre pays d'Asie du Sud-Est, et de cibler des entreprises dans trois pays africains à forte intensité d'émissions.
En définitive, le SBTi précise que sa nouvelle norme a été conçue pour être interopérable avec les réglementations en vigueur, notamment la directive européenne CSRD, qui exige des entreprises de décrire comment elles évaluent leurs risques de transition climatique et si leurs objectifs sont alignés sur un scénario 1,5°C.
Samorya Wilson