Face à un marché de l’expertise comptable fragmenté et en pleine financiarisation, de nouveaux modèles d’intégration émergent en Europe. Parmi eux, Accru Partners, alliance européenne créée en Suède en 2024 et soutenue par le fonds scandinave Axcel, bouscule les codes. Pour déployer ce modèle en France, Accru Partners a nommé Laurent Salanié CEO. Dans cet entretien, il présente ce modèle d’alliance capitalistique à 99,9 %, qui entend préserver l’indépendance des dirigeants.
L’Expert : Le modèle d'Accru Partners demeure méconnu en France. Pouvez-vous nous expliquer la genèse de cette alliance et la nature exacte de vos interventions auprès des cabinets d'expertise comptable ?
Laurent Salanié : Accru Partners est une alliance européenne de cabinets d’expertise comptable, d’audit et de conseil, principalement dédiée au marché des PME et des TPE. Notre concept repose sur une idée directrice simple : apporter de la puissance collective sans jamais altérer l’autonomie locale. Concrètement, nous faisons l'acquisition du capital social des cabinets – à hauteur de 99,9 % – mais nous laissons les dirigeants totalement maîtres de leur fonctionnement opérationnel, de leurs équipes, de leur marque et de leur relation client. Cela peut sembler paradoxal, mais nous considérons que la détention du capital et l'autonomie opérationnelle sont deux sujets distincts. Notre ambition est précisément de préserver l'entrepreneuriat local tout en donnant aux cabinets les moyens de se développer. En contrepartie, les associés fondateurs réinvestissent environ 20 % au niveau de notre structure de tête en Suède, ce qui en fait des co-actionnaires directs de l'ensemble du groupe européen. À ce jour, notre réseau rassemble plus de 75 cabinets répartis entre la Suède, le Danemark, la Norvège, le Royaume-Uni et, très récemment, la France.
Justement, votre implantation dans l'Hexagone est très récente. Où en êtes-vous de votre développement sur le marché français ?
L.S. : Nous avons effectivement ouvert le bureau français en octobre 2024, et le démarrage effectif de nos activités opérationnelles remonte à janvier de cette année. Le marché français est particulièrement vaste et fragmenté, comptant près de 20 000cabinets. Nous venons d’annoncer l’acquisition de notre premier partenaire, SEFAC-SMA, un cabinet d’audit et de comptabilité basé à Paris et sommes en phase de finalisation pour la signature d’un autre cabinet dans le centre de la France. Deux autres signatures devraient suivre rapidement. Notre cible prioritaire se concentre sur des structures de croissance, saines et rentables, affichant un chiffre d'affaires minimal de 3 millions d'euros – pouvant aller jusqu'à 20 ou 30 millions – avec une moyenne observée entre 5 et 7 millions d'euros pour nos premiers entrants.
Recherchez-vous un secteur en particulier ?
L.S. : Non. Le critère principal, c'est le projet des dirigeants, la croissance, la rentabilité, l'envie de se développer, pas le secteur, ni même l'implantation géographique. Nous n’avons pas de logique de maillage territorial. En revanche, nous ciblons des cabinets généralistes, à destination d'une clientèle de PME et de TPE, centrés sur la comptabilité et l'audit au sens large. Nous ne nous adressons pas aux métiers du droit, du conseil en recrutement, car il y a déjà suffisamment d'enjeux de transformation dans notre cœur de métier pour ne pas nous en écarter.
Les experts-comptables tiennent à leur indépendance que la loi la leur garantit. Quel est l'intérêt pour ce professionnel du chiffre, de rejoindre Accru Partners, d’autant que les cabinets sont sont très courtisés par d’autres fonds d'investissement et les grands réseaux consolidateurs ?
L.S. : La différence majeure réside dans notre refus absolu de la centralisation excessive, dont j'ai pu observer les ravages dans d'autres secteurs au cours de ma carrière. Un expert-comptable est, par essence, le premier conseiller du dirigeant de PME ; on le qualifie souvent, à juste titre, de « médecin de famille » de l'entreprise. Notre priorité est donc de préserver cette proximité avec les dirigeants d'entreprises, car c'est elle qui crée la confiance et la valeur sur le long terme. Si vous standardisez tout et que vous gommez l'identité du cabinet, vous cassez cette dynamique. Chez nous, l'entrepreneur reste aux manettes. Sur le plan juridique, n'étant pas moi-même expert-comptable, je ne dispose que d'un tiers des droits de vote et n'exerce aucun mandat social au sein des cabinets partenaires. Nous n'intervenons pas dans la gestion quotidienne. En revanche, nous leur apportons les armes nécessaires pour affronter les défis de demain : un accès à un réseau européen de pairs pour partager les bonnes pratiques, des ressources financières pour de futures opérations de croissance externe, et un accompagnement de haut niveau sur des sujets complexes comme la conformité réglementaire, la transformation commerciale ou l'intégration de l'intelligence artificielle.
Comment accompagnez-vous vos cabinets face à l'échéance de la facturation électronique et à l'irruption de l'IA, sans leur imposer des outils standardisés ?
L.S. : Concernant la facturation électronique, les cabinets dotés d'un fort esprit entrepreneurial ont déjà largement anticipé le sujet avec leurs propres éditeurs. Notre rôle se situe plutôt dans l'après. Pour ce qui est de l'intelligence artificielle, nous refusons de développer notre propre outil propriétaire ; ce serait une erreur stratégique face aux investissements massifs des géants du marché technologique.
L'intelligence artificielle transformera profondément la production comptable. En revanche, je ne crois absolument pas qu'elle remplacera la relation de confiance entre un dirigeant et son expert-comptable. Au contraire, elle devrait lui permettre de consacrer davantage de temps au conseil et à l'accompagnement.
Notre valeur ajoutée réside donc dans l'accompagnement au changement et l'organisation. L'IA fait basculer le secteur des plateformes traditionnelles vers une IA agentique capable d'automatiser des processus transversaux. Pour aider les dirigeants, nous mettons à leur disposition des experts, à l'image de notre direction de la création de valeur, et nous capitalisons sur les initiatives de notre groupe, comme un partenariat existant en Norvège avec la solution Riff.ai. L'objectif est de former les équipes, de tester les usages et de favoriser l'émulation collective via des communautés internes, sans jamais imposer une homogénéisation des processus qui s'avérerait inefficace [...]
Lire la suite de l'interview dans le dernier numéro de notre magazine L'Expert ici
Propos recueillis par Samorya Wilson
