À la tête de Baker Tilly International, Francesca Lagerberg incarne une vision singulière de l'audit et du conseil. Face aux géants du secteur, elle défend une approche résolument locale et relationnelle, tout en embrassant les transformations technologiques et les enjeux de durabilité. Rencontre avec l'une des rares femmes à diriger un réseau de cette envergure.
L’Expert : Baker Tilly International se classe actuellement dans le top 10 des cabinets. Comptez-vous rejoindre la catégorie des Big Four comme KPMG, PwC, Deloitte, et E&Y ?
Francesca Lagerberg : Non, ce n'est pas notre objectif. Nous sommes absolument présents partout dans le monde, mais nous avons une approche vraiment locale. Notre vocation n'est pas d'être un Big Four light. Notre force réside dans notre capacité à allier une expertise internationale et une proximité avec nos clients, ce que les grands cabinets ne peuvent pas toujours offrir. Nous ne cherchons pas à être les plus gros, mais les plus pertinents pour nos clients, notamment les entreprises de taille intermédiaire. Nous sommes réellement fiers de qui nous sommes et de ce que nous représentons.
Les régulateurs, comme le PCAOB, multiplient les sanctions contre les cabinets d’audit, y compris Baker Tilly, comment l’expliquez-vous ?
F.L. : C'est principalement parce qu'il s'agit d'un environnement extrêmement régulé. Les règles sont nombreuses, complexes, et évoluent constamment pour protéger l’intérêt public. Les cabinets, y compris les nôtres, doivent s’adapter en permanence. Parfois, des erreurs surviennent, mais l’important est d’en tirer des leçons et de renforcer nos processus. Les sanctions rappellent que l’audit reste un pilier de la confiance économique.
L'intelligence artificielle bouleverse les métiers du chiffre et de l'audit. Les grands cabinets comme KPMG, Deloitte, PwC ou E&Y annoncent régulièrement des milliards d'investissements dans l'IA. Qu'en est-il pour Baker Tilly ?
F.L. : L’essor des technologies, sous toutes leurs formes, transforme en profondeur notre profession. Il ne s’agit pas uniquement de l’intelligence artificielle, mais également de l’intégration, de plus en plus sophistiquée, d’outils technologiques dans de nombreux autres domaines. Ces avancées constituent une aide précieuse : elles nous permettent d’accroître notre efficacité tout en nous recentrant sur les aspects essentiels où la complémentarité entre l’humain et la technologie revêt une importance déterminante.
Notre profession s’inscrit pleinement dans cette dynamique numérique. Nous investissons massivement dans ce domaine, sans forcément le clamer dans des communiqués de presse. Notre objectif est d’offrir à nos clients le meilleur accompagnement possible et de fournir à nos collaborateurs les moyens d’accomplir leur travail dans des conditions optimales. Toutefois, cet environnement évolue à un rythme particulièrement rapide. Si l’on se projette dans quelques années, l’émergence de l’intelligence artificielle générative et de nouvelles technologies pourrait profondément modifier le paysage actuel.
Dans ce contexte de mutation continue, la profession comptable démontre sa capacité d’adaptation et son ouverture au changement. L’adoption de ces innovations représente une formidable opportunité d’améliorer nos pratiques. Néanmoins, la technologie ne saurait remplacer l’humain. Le discernement, l’expérience et la sensibilité humaine demeurent indispensables pour garantir la qualité de la relation avec nos clients et le bien-être de nos équipes.
Dans les métiers du chiffre et de l'audit, on constate une pénurie de personnel. Est-ce le cas au niveau international ?
F.L. : On constate effectivement une forte demande de talents dans de nombreux pays, ce qui rend difficile la désignation d’un seul territoire particulièrement concerné.
Il me semble que cela est étroitement lié à la multiplication des opportunités professionnelles dont disposent les individus aujourd’hui. Lorsque l’on débute sa carrière, préfère-t-on devenir comptable ou rejoindre une start-up dans le domaine de la fintech ? Qu’est-ce qui, dans ces options, peut susciter l’intérêt ?
La question fondamentale demeure donc celle du choix des professionnels débutants. Notre défi consiste à faire en sorte que la comptabilité ou l’audit, figure parmi les parcours qu’ils envisagent sérieusement car les perspectives offertes par ces métiers sont considérables. C’est probablement là une partie de la réponse à la pénurie actuelle de talents.
Enfin, dans certaines régions du monde, la difficulté à recruter s’explique également par des facteurs démographiques : la population active y tend à vieillir, et le nombre de jeunes entrant sur le marché du travail diminue. À l’inverse, d’autres zones disposent d’une population beaucoup plus jeune. Ces contrastes démographiques jouent donc un rôle déterminant dans les tensions observées sur le marché de l’emploi comptable à l’échelle mondiale.
Quel message souhaitez-vous adresser aux jeunes talents qui hésiteraient à rejoindre le secteur de la comptabilité, de l'audit et du conseil ?
F.L. : Je dirais que la comptabilité et l'audit offrent des carrières extraordinaires. Vous pouvez avoir un impact réel sur les entreprises, sur l'économie, sur la société. Vous travaillez avec des personnes passionnantes, vous relevez des défis stimulants, et vous avez la possibilité d'évoluer constamment.
Chez Baker Tilly, vous pouvez changer de spécialité plusieurs fois au cours de votre carrière, travailler à l'international, vous engager sur des sujets qui ont du sens comme la durabilité. Et surtout, vous gardez cette touche humaine, ces relations authentiques qui font toute la différence. La technologie nous aide, l'IA nous accompagne, mais c'est toujours le jugement humain, la relation humaine qui sont au cœur de ce que nous faisons.
Baker Tilly est souvent citée pour son engagement en matière de RSE, pourtant, on observe un recul des ambitions ESG en Europe et aux États-Unis. Comment composez-vous avec ce nouveau contexte ?
F.L. : En effet, nous essayons de joindre le geste à la parole. Nous savons qu'il reste beaucoup à faire et nous nous engageons à agir au mieux.
Sur le plan international, c'est une période politique vraiment difficile. De nombreuses initiatives positives en matière de durabilité commençaient à se mettre en place, des messages forts ont été émis, mais malheureusement dans certaines régions du monde, nous observons un léger recul dans l'exécution de ces engagements. Nous espérons que ce n'est qu'une courte période, plutôt qu'une nouvelle façon d’agir.
Fait intéressant : j'étais en Asie la semaine dernière, en train d’échanger avec nos cabinets locaux et ils m’ont assuré de l’intérêt de leurs clients pour l'ESG, non pas parce que la règlementation les y oblige, mais parce que ces derniers veulent agir en faveur de la préservation de la planète et s'assurer que nous pouvons leur offrir un réel soutien et des conseils.
L’ESG n'est donc certainement pas un domaine qui a perdu de son importance. Je pense que cela a toujours une énorme résonance et une importance capitale, et toutes les régions du monde ne sont pas en train de reculer. [...] Lire la suite de l'interview dans le dernier numéro de notre magazine L'Expert ici
Propos recueillis par Samorya Wilson