Devant les entrepreneurs réunis à la Rencontre des entrepreneurs de France (REF), organisée par le Medef à Roland-Garros les 26 et 27 août sous le signe du « courage », Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, a présenté six chantiers censés redonner de la compétitivité à l'économie du continent : simplification des règles, financement des entreprises, marché unique, énergie, intelligence artificielle et commerce.
C'est un rendez-vous qui ne doit rien au hasard. À huit mois d'une élection présidentielle où l'économie s'annonce comme un thème central, la présidente de la Commission européenne s'est adressée pour la première fois à la tribune de la REF, l'université d'été du Medef. Devant un parterre de chefs d'entreprise, Ursula von der Leyen a repris le fil de son discours sur l'état de compétitivité de l'Union, en le déclinant en six « chantiers » : les règles et la concurrence, le financement des économies, le marché unique, l'énergie, l'intelligence artificielle et le commerce. Sur chacun, elle a promis simplification, investissements et fermeté vis-à-vis de la concurrence internationale, en particulier chinoise.
Intelligence artificielle : passer des algorithmes à la productivité industrielle
Sur ce chantier, Ursula von der Leyen s'est montrée offensive en présentant l'intelligence artificielle comme « une bataille économique et technologique » et l'un des principaux leviers de productivité disponibles pour l'Europe. Elle a résumé sa stratégie en deux mots : produire et diffuser.
Selon elle, l'Europe doit maîtriser l'ensemble de la chaîne de valeur de l'IA, puissance de calcul, semi-conducteurs, cloud, données, énergie décarbonée et modèles de langage (Large Language Models (LLM) continentaux), pour ne pas dépendre d'autres puissances s'agissant des technologies qui « feront tourner ses usines, ses infrastructures et ses services ».
Ainsi, la Commission mobilise un investissement massif de 20 milliards d'euros pour déployer des « Gigawatts d'Intelligence Artificielle » (des supercalculateurs et centres de données ultra-puissants dédiés aux acteurs européens), dans le cadre de l'initiative InvestAI. Le premier appel à projets, lancé début 2025, avait recueilli une soixantaine de dossiers de candidature ; un second appel a été ouvert à l'été 2026 pour sélectionner les sites définitifs, le calendrier du programme ayant depuis été révisé et resserré autour d'un nombre plus restreint de projets.
Ursula Von der Leyen a aussi annoncé le renforcement du cadre règlementaire avec la deuxième génération législative avec le Chips Act 2 et le Cloud and AI Development Act (CADA), présenté début juin 2026. Cette initiative vise à tripler, d'ici sept ans, la capacité européenne de centres de données et à créer un cadre commun d'évaluation de la souveraineté numérique et de l'IA pour les administrations publiques.
Diffuser, ensuite : au-delà de la puissance de calcul, la Commission veut favoriser l'adoption de l'IA dans l'industrie, les laboratoires, les hôpitaux, les réseaux énergétiques, les transports et les services publics. Selon la présidente, les entreprises européennes adopteraient déjà l'intelligence artificielle à un rythme comparable à celui de leurs concurrentes américaines ; l'enjeu serait désormais de passer à l'échelle. « L'Europe a la puissance, elle a les chercheurs, elle a les données », a-t-elle résumé, appelant à en faire « un avantage concurrentiel ».
Cependant, le discours de la présidente de la Commission n'a pas mentionné directement le règlement européen sur l'intelligence artificielle (AI Act), dont les dispositions relatives aux systèmes à haut risque sont entrées en phase de contrôle par l'Office européen de l'IA et les autorités nationales depuis le 2 août 2026. C'est pourtant ce cadre, présenté par Bruxelles comme la première législation mondiale sur l'IA, qui continue de structurer, en toile de fond, le débat entre entreprises technologiques et régulateurs sur l'équilibre entre innovation et maîtrise des risques en Europe.
Concurrence et Choc de Simplification : réduire le fardeau administratif de 25% à 35%
La simplification administrative reste le premier chantier de la Commission. « Les entreprises européennes ne doivent pas payer deux fois », a martelé la présidente : une première fois sous le poids de normes trop lourdes, une seconde face à des concurrents étrangers affranchis des règles du jeu
La Commission affiche un objectif chiffré : réduire les charges administratives de 25 % pour l'ensemble des entreprises européennes et de 35 % pour les PME d'ici 2028. Douze textes de simplification (les « paquets omnibus ») sont sur la table, représentant environ 17 milliards d'euros d'économies annuelles. Six d'entre eux, représentant 6 milliards d'euros, ont déjà fait l'objet d'un accord entre États membres et Parlement européen.
La présidente a également appelé les États membres à cesser la « sur-transposition » des directives européennes en droit national, une pratique fréquemment dénoncée par les organisations patronales, dont le Medef, comme source de complexité supplémentaire.
Sur le volet concurrentiel, Ursula von der Leyen a durci le ton à l'égard de Pékin. Selon les chiffres qu'elle a cités, les entreprises chinoises bénéficieraient de subventions publiques pouvant aller jusqu'à huit fois celles perçues par leurs homologues des pays de l'OCDE et les importations européennes en provenance de Chine auraient progressé de 45 % en cinq ans, tandis que les exportations européennes vers la Chine reculaient.
Le déficit commercial de l'Union avec la Chine avoisinerait désormais un milliard d'euros par jour, en hausse de 10 % sur le début de l'année et, fait nouveau selon elle, l'ensemble des vingt-sept États membres seraient aujourd'hui en déficit commercial avec la Chine. La Commission a ouvert l'an dernier plus de trente nouvelles enquêtes de défense commerciale, un rythme qu'elle dit près de trois fois supérieur à sa moyenne historique, pour des mesures protégeant selon elle plus de 600 000 emplois européens.
Financement : mobiliser 470 milliards d'euros pour faire grandir nos entreprises
Le deuxième chantier concerne le financement des entreprises européennes, qui « savent naître » en Europe mais peinent à y grandir, faute de capitaux disponibles au bon moment. Pour mobiliser l'épargne des ménages européens, estimée à environ 10 000 milliards d'euros dormant sur des dépôts bancaires, Bruxelles pousse son projet d'union de l'épargne et des investissements (titrisation, mobilisation des bilans bancaires et assurantiels, intégration des marchés de capitaux et de leur supervision), un ensemble de mesures censées libérer jusqu'à 470 milliards d'euros d'investissements supplémentaires. La présidente a fixé un objectif d'accord avant la fin de l'année, si besoin entre un groupe d'États membres volontaires plutôt qu'à vingt-sept.
Le budget européen doit lui aussi, selon elle, « changer d'échelle » : le prochain cadre financier pluriannuel prévoit plus de 450 milliards d'euros combinés pour le futur Fonds européen pour la compétitivité et le programme de recherche Horizon Europe, censés couvrir toute la chaîne de la recherche à la production industrielle.
Marché unique : le « 28ᵉ régime » pour créer une entreprise en 48 heures
Le troisième chantier, celui du marché unique, reste selon la présidente le premier atout économique de l'Union, mais un atout inachevé dans les services, l'énergie, les télécommunications, la finance et le numérique. Elle a cité des estimations selon lesquelles les obstacles internes au marché européen équivaudraient à des droits de douane pouvant atteindre 45 % pour les biens et 110 % pour les services entre États membres.
L'annonce la plus concrète de ce volet est le projet baptisé « EU Inc. », pierre angulaire de ce que la Commission appelle le « 28ᵉ régime » : un statut juridique européen optionnel, qui viendrait s'ajouter, sans les remplacer, aux 27 droits nationaux des sociétés et à leurs plus de 60 formes juridiques différentes. L'objectif affiché est de permettre la création d’une entreprise en 48 heures, pour moins de 100 euros, entièrement en ligne et sans capital minimum, dans un cadre juridique unique valable dans toute l'Union. Le projet, présenté formellement par la Commission en mars 2026 et actuellement en discussion entre le Conseil et le Parlement européen, vise un accord politique d'ici la fin de l'année 2026.
Sur le droit de la concurrence, la Commission dit revoir en profondeur, pour la première fois depuis plus de vingt ans, ses règles sur le contrôle des concentrations, afin de mieux prendre en compte l'investissement et l'innovation face à la concurrence mondiale. Elle défend par ailleurs un « acte pour l'accélération industrielle », qui doit accélérer les autorisations de projets industriels et sécuriser des débouchés pour l'acier, le ciment, l'aluminium, les véhicules, les batteries et les technologies propres, notamment via la commande publique.
Enfin, un paquet sur la « mobilité équitable du travail » doit être présenté à l'automne, avec un passeport européen de sécurité sociale et un renforcement de l'Autorité européenne du travail, un enjeu de taille alors que, selon le Medef, près de deux PME sur trois déclarent ne pas trouver les compétences dont elles ont besoin.
Énergie et décarbonation : alléger la facture d'électricité de 10 milliards d'euros
Quatrième chantier, l'énergie reste, selon la présidente, « le premier frein » à la compétitivité et à l'indépendance européennes, avec des prix de l'électricité deux à trois fois plus élevés qu'aux États-Unis ou en Chine. Pour y remédier, Bruxelles active un vaste Plan d'Action pour l'Électrification. Des réformes fiscales sont aussi prévues avec l’instauration de la « Règle d'or » suivant laquelle l'électricité décarbonée ne doit plus être plus taxée que le gaz.
L’Europe mise également sur la modernisation du marché carbone (ETS) en maintenat des quotas gratuits au-delà de 2030 pour les industriels investissant sur le sol européen (gain estimé : 10 milliards d'euros d'ici 2030).
Par ailleurs, de nouveaux outils financiers sont également mis en place avec le lancement en 2027 d'un « accélérateur d'Investissements » de 30 milliards d'euros et la création d'une Banque de décarbonation Industrielle visant à mobiliser 100 milliards d'euros avant 2030.
Commerce extérieur : diversifier plutôt que s'isoler
Dans un contexte géopolitique fragmenté, l'Europe refuse l'isolement tout en rejetant la naïveté. Prônant le « De-risking » (réduction des risques) plutôt que le découplage brut, Ursula von der Leyen a cité l'accord CETA avec le Canada comme modèle de réussite (+45 % d'exportations françaises de biens et doublement des services depuis 2017). Elle a affirmé que les futurs accords commerciaux seront rigoureusement conditionnés à la sécurisation des approvisionnements en matières premières critiques et terres rares, dont l'Europe dépend encore à plus de 80-90 % de la Chine.
Un accueil favorable du Medef
Rappelant que l'Union compte 450 millions de consommateurs, des entreprises de rang mondial et une recherche représentant environ 20 % des dépenses mondiales de R&D, Ursula von der Leyen a conclu son intervention par un appel à « l'opiniâtreté » collective.
Le président du Medef, Patrick Martin, a salué la clarté et l'ambition du propos, tout en relevant l'évolution du ton de la Commission par rapport aux années précédentes. Un satisfecit patronal qui intervient alors que l'organisation attend, dans les prochains mois, des avancées concrètes sur la simplification réglementaire et le coût de l'énergie, deux irritants récurrents des entreprises françaises et européennes.
Samorya Wilson
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L'ESSENTIEL — LES 6 CHANTIERS EN BREF 1. Règles & concurrence Réduire les charges administratives de 25 % (35 % pour les PME) d'ici 2028 via 12 textes de simplification (17 Md€ d'économies annuelles visées) et durcir la riposte commerciale face à la Chine (plus de 30 enquêtes antidumping ouvertes en un an). 2. Financement Mobiliser les 10 000 Md€ d'épargne dormante des Européens via l'union de l'épargne et des investissements (jusqu'à 470 Md€ débloqués) et doter le futur budget européen de plus de 450 Md€ pour la recherche et l'industrie d'ici 2028. 3. Marché unique Créer le « 28e régime » et le statut EU Inc. : une entreprise fondée en 48 h, pour moins de 100 €, sans capital minimum, valable dans toute l'Union. Révision du droit de la concurrence et paquet sur la mobilité équitable du travail à l'automne. 4. Énergie Faire baisser une facture électrique jusqu'à 3 fois plus chère que le gaz : contrats de long terme, réseaux accélérés, fiscalité rééquilibrée, quotas carbone gratuits maintenus après 2030 pour les industriels qui investissent dans la décarbonation. 5. Intelligence artificielle Stratégie « produire et diffuser » : gigafactories IA (20 Md€), Cloud and AI Development Act, Chips Act 2.0, et diffusion de l'IA dans l'industrie, la santé, l'énergie et les services publics à toutes les échelles du territoire européen. 6. Commerce Diversifier les partenariats commerciaux (CETA avec le Canada : +45 % d'exportations françaises de biens depuis 2017) pour sécuriser matières premières et débouchés, sans isolement, dans un monde plus fragmenté. |