Du 1er au 3 juillet 2026, le Palais du Pharo de Marseille a accueilli le 2e congrès national d'Ensemble pour agir (EPA). Sur fond de facturation électronique généralisée et de déferlante de l'IA, des centaines de professionnels ont planché pendant trois jours sur un même sujet : comment un cabinet de petite taille peut-il transformer son métier sans perdre son âme ni ses clients ? Entre témoignages francs et mises en garde sur la gouvernance des données, retour sur les moments forts d'un rendez-vous incontournable.
Un an après son premier congrès, l’EPA s’impose dans le paysage de défense de la profession avec son « Big Bang » de l’expertise comptable. Selon son président Laurent Benoudiz, les inscriptions ont quasiment doublé par rapport à l'édition précédente. Le succès du rendez-vous marseillais tient à une promesse simple : coller aux préoccupations très concrètes des petits cabinets, loin des grandes messes institutionnelles. « Notre syndicat est essentiellement composé de cabinets de petite taille (TPE et indépendants) qui ont besoin de réponses concrètes et des outils opérationnels pour eux », rappelle Laurent Benoudiz, qui voit dans ce congrès l'occasion de « piloter son business pour mieux appréhender les transformations auxquelles le métier est confronté ».
De la facturation électronique à la financiarisation du secteur en passant par l'arrivée de nouveaux acteurs, le thème retenu cette année ne laissait planer aucun doute sur l'ambiance : « Le Big Bang de l'expertise comptable ». Un titre volontairement frontal, décliné en plusieurs tables rondes et conférences animées par des experts de la numérisation des cabinets ainsi que par les représentants de l’EPA comme : Cécile de Saint-Michel, ex-présidente du Conseil national de l’Ordre des experts-comptables, Sophie Coudré, ex-présidente de l’Association des femmes expertes-comptables, Virginie Roitman, ex-présidente du conseil régional de l’ordre des experts-comptables Paris-IDF ou encore Gilles Bösiger, l’actuel président du CROEC Paris-IDF.
L’IA, plus d’organisationnel que de technique
Sur scène, Gilles Bösiger, expert-comptable qui se présente volontiers comme un « nul en IA », a animé l’une des tables-rondes consacrées à l’IA avec trois intervenants aux profils complémentaires : Anthony Basille, consultant spécialisé dans l'intégration de l'intelligence artificielle en entreprise, Carole Sommer, consultante en conduite du changement, et Vénissien Ducarre, expert-comptable et formateur qui accompagne ses confrères sur ces sujets depuis plusieurs années.
Le premier message d'Anthony Basille a surpris une partie de la salle : parler d'IA, ce n'est pas d'abord choisir entre ChatGPT, Claude ou Gemini. Selon lui, l'essentiel se joue avant l'outil, dans une phase d'audit des usages et des points de friction du cabinet, puis dans la formation, avant d'envisager tout déploiement. Une méthode en trois temps : réfléchir, former, ajuster. Ce qui tranche avec la tentation de « balancer une journée de formation aux prompts » sans accompagnement dans la durée.
Vénissien Ducarre a confirmé le diagnostic depuis le terrain. Quand il interroge ses confrères en formation, la quasi-totalité de la salle a déjà testé un outil d'IA générative, contre une poignée de curieux en 2023. Mais l'essai tourne rarement à l'essai transformé : beaucoup de professionnels reviennent enthousiastes d'une démonstration, puis replongent dans leurs habitudes sans rien changer à leurs process. Un constat qu'il résume en distinguant trois catégories de cabinets : environ 5 % qui repensent en profondeur leur organisation et leur proposition de valeur, une large majorité (80 à 85 %) qui voudrait avancer mais reste happée par le quotidien de production, et une frange qui préfère l'autruche.

Le risque de « Far West » numérique
Le débat sur les risques a pris une tournure plus concrète lorsque Anthony Basille a raconté la mésaventure d'un de ses clients, féru de code, qui avait bricolé une connexion API pour aspirer automatiquement sa boîte mail vers le logiciel de production comptable. Résultat : deux cents factures importées sans contrôle, dont certaines appartenant à d'autres sociétés du groupe, et cinq cents comptes fournisseurs en double. Une anecdote qui illustre, mieux qu'un long discours, le risque de « Far West » numérique évoqué par les intervenants dans les cabinets où la gouvernance IA reste à écrire.
Pour Vénissien Ducarre, la confidentialité des données n'est d'ailleurs que le risque le plus visible. Il pointe aussi le risque d'hallucination, des réponses inventées prises pour argent comptant et un phénomène qu'il qualifie de « délestage cognitif » : à force de tout déléguer à l'IA, certains collaborateurs perdent la maîtrise de sujets qu'ils ne travaillent plus eux-mêmes.
Anthony Basille a néanmoins tempéré l'inquiétude ambiante en rappelant que Gmail, WeTransfer ou les claviers de smartphone traitent eux aussi des données sensibles sans susciter la même défiance : « faire un focus sur la confidentialité uniquement autour de l'IA relève, d'une forme d'incohérence », a-t-il relevé.
Embarquer les équipes : une affaire de management
Carole Sommer a apporté la tonalité la plus directe de la table ronde, assumant volontiers son rôle de « poil à gratter ». Son message : tout changement s'apparente à un deuil, et la résistance des collaborateurs n'a rien d'irrationnel car elle traduit une peur de perdre ce qu'ils maîtrisent aujourd'hui. Elle décrit quatre profils face au changement : les alliés, les silencieux, les sceptiques et les opposants et rappelle qu'à peine 15 % des équipes adhèrent spontanément à un projet de transformation.
Elle revendique une méthode qui s'appuie sur l'intelligence collective : interroger les collaborateurs sur les tâches chronophages qu'ils aimeraient déléguer à l'IA, plutôt que d'imposer un outil depuis la direction. Une manière, dit-elle, de désamorcer la peur, puisque la suppression de certaines tâches vient alors des équipes elles-mêmes et non d'une décision descendante. Elle a également rappelé une obligation souvent oubliée : dans les cabinets de plus de cinquante salariés, tout déploiement d'IA doit être soumis au CSE avant sa mise en œuvre.
Quid des clients à faible chiffre d'affaires ?
Le moment le plus crispant de la matinée est venu d'une question posée sans détour par Gilles Bosiger à Vénissien Ducarre : « avec la généralisation de la facture électronique et l'intégration de l'IA dans les logiciels métiers, la mission comptable classique restera-t-elle facturable sur les petits dossiers, disons sous 400 000 euros de chiffre d'affaires ? ». La réponse, nuancée mais franche, a jeté un doute : sur cette tranche de clientèle peu digitalisée, la marge de manœuvre se réduit, et Vénissien Ducarre explique avoir lui-même orienté sa stratégie vers des entreprises plus structurées, à partir de dix salariés.
Anthony Basille a rappelé que ce diagnostic reste propre à une organisation en solo, et que d'autres modèles comme la mutualisation entre cabinets, la spécialisation sectorielle ou de nouvelles offres de conseil, pourraient permettre de continuer à servir ce segment autrement. Un point de discussion révélateur d'un congrès où toutes les dimensions du sujet étaient abordées.
Une invitation à avancer, malgré des zones d’ombre
Sur la conclusion, un même mot est revenu dans la bouche des trois intervenants : opportunité. Anthony Basille a insisté sur le fait que cette transformation, contrairement à l'arrivée de la micro-informatique, ne consiste pas à faire la même chose plus vite, mais à recréer de la valeur ailleurs.
Carole Sommer a vu dans l'IA un levier possible pour l'équilibre vie professionnelle-vie personnelle des futures recrues. De son côté, Vénissien Ducarre a rappelé que le cœur du métier, soit la fiabilisation de l'information pour le client, ne changera pas, même si sa mise en œuvre concrète, elle, sera bouleversée.
Cette tension entre enthousiasme et incertitude a aussi transparu du côté du public. Une participante, expert-comptable, résumait ainsi l'état d'esprit d'une partie de la salle : « J'entends bien que les cabinets doivent changer, développer la dimension conseil du métier avec l'essor de l'IA, mais pour le moment tout cela reste flou car concrètement on ne sait pas par quel bout commencer, ni comment faire, notamment tant que les éditeurs n'intègrent pas directement ces changements dans nos outils ».
Une phrase qui résume, sans doute mieux que n'importe quel bilan officiel, le pari de ce congrès marseillais : donner aux cabinets indépendants les moyens de transformer une inquiétude légitime en plan d'action. Rendez-vous est déjà pris pour la prochaine édition, avec l'ambition assumée par Laurent Benoudiz de faire d'Ensemble pour agir un rendez-vous incontournable de la profession.
Samorya Wilson