Décarbonation : les entreprises tiennent bon malgré le recul des régulateurs

A LA UNE
Outils
TAILLE DU TEXTE

Dans son troisième rapport annuel sur l’état de la décarbonation, publié le 28 avril dernier, PwC démontre que 82 % des entreprises maintiennent ou accélèrent leurs objectifs de réduction d’émissions, malgré un contexte économique et politique de plus en plus hostile à la durabilité.

Pour les responsables du développement durable, l'année écoulée a des airs de crise existentielle. Le rapport annuel de PwC rappelle le contexte particulièrement lourd dans lequel évoluent les organisations : suppression de financements fédéraux aux Etats-Unis pour les projets d'énergie propre, vagues d'abandons progressifs de subventions et contestation immédiate des réglementations de référence sur la transparence à peine entrées en vigueur. Ce coup de frein est particulièrement visible sur le front européen avec les récentes réformes « Omnibus » de la directive CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) (voir encadré).

Pourtant, la dernière étude sur la décarbonation que vient de publier  PwC, montre que les actions concrètes des entreprises n’ont pas fléchi. Au contraire, l’étude fondée sur l’intelligence artificielle et des millions de données issues des rapports CDP, révèle que 23 % des entreprises ont augmenté leurs ambitions climatiques, contre seulement 18 % qui les ont réduites, selon les données CDP 2025.

Le rapport souligne que cette persévérance s’explique par une approche plus rigoureuse et financière de la durabilité. Les entreprises optimisent désormais leurs investissements, privilégiant les projets à fort retour sur investissement (ROI), comme la réduction de la demande énergétique ou l’amélioration de l’efficacité des processus. Résultat : les produits intégrant des attributs durables génèrent un chiffre d’affaires supérieur de 6 % à 25 % par rapport aux alternatives conventionnelles, d’après les études du NYU Stern Center, de Simon-Kucher et de Nielsen.

82 % des entreprises ont tenu leurs engagements

C'est le chiffre central du rapport : huit entreprises sur dix (82 %) ont maintenu ou accéléré le calendrier de réalisation de leurs engagements climatiques, selon l'analyse de PwC portant sur plus de 3 000 entreprises à partir des données CDP 2025. PwC prend soin de préciser que ces résultats concernent les entreprises qui publient des informations climatiques, un périmètre qui, en soi, constitue un biais de sélection positif. « Cela ne signifie pas que le monde est en voie d'atteindre ses objectifs climatiques », prévient le rapport. Mais cela « suggère que les efforts de décarbonation des entreprises qui publient des informations à ce sujet sont plus durables qu'on ne le pensait ».

Les progrès par portée d'émissions restent inégaux. Selon l'étude, 46 % des entreprises sont en bonne voie d'atteindre leurs objectifs de scope 1 (émissions directes), un chiffre stable par rapport à l'année précédente. Pour le scope 3, les émissions indirectes, qui représentent la part la plus importante du profil d'émissions de la majorité des entreprises, le taux monte à 56 %, mais les progrès restent, selon PwC, « inégaux ».

La transition écologique, nouveau levier de rentabilité

La véritable mutation mise en lumière par le cabinet d'audit réside dans l'approche : la durabilité est entrée dans une ère de rigueur financière et de précision stratégique. Face à la flambée des prix de l'électricité et à l'instabilité géopolitique, l'allocation du capital se fait plus incisive. Les entreprises investissent peut-être moins globalement dans l'offre, mais elles ciblent des initiatives à fort retour sur investissement (ROI), comme la réduction de la demande énergétique et l'élimination du gaspillage.

Le rapport cherche à démontrer que la décarbonation améliore directement les marges et la croissance:

  • Un moteur de croissance : l'intégration d'attributs durables et éco-responsables dès la conception des produits permet de générer un chiffre d'affaires supérieur de 6 % à plus de 25 % par rapport aux alternatives conventionnelles. Dans le secteur des biens de consommation, cela se traduit par une rentabilité supérieure de 8 % à 13 % vis-à-vis de la concurrence.
  • Une prime sur les marchés : dans les secteurs historiquement difficiles à décarboner (mines, pétrole, construction), les investisseurs récompensent les efforts.  Ainsi, les entreprises qui allouent une part importante de leur capital à la transition bénéficient de primes de valorisation boursière nettement plus élevées.

La chaîne d'approvisionnement, angle mort persistant

L'un des points les plus préoccupants du rapport concerne la visibilité sur les chaînes d'approvisionnement. Sur un échantillon intersectoriel de 158 entreprises du Fortune 500, PwC constate que 25 % des entreprises n'ont aucune visibilité au-delà de leurs fournisseurs de premier rang, que 58 % font état d'une visibilité partielle sur le deuxième rang, et que seulement 18 % suivent systématiquement les activités et émissions de leurs fournisseurs au-delà du premier niveau.

Si les progrès sont réels sur les émissions directes (Scope 1 et 2), ce déficit de visibilité est d'autant plus problématique que les émissions de scope 3,  celles générées en amont et en aval de l'activité d'une entreprise,  constituent la part dominante du profil d'émissions de la plupart des grands groupes. Les entreprises « agissent en fonction de ce qu'elles peuvent observer et mesurer, tandis que les sources d'émissions à fort impact restent souvent hors de leur champ de vision », relève le rapport.

Pour l'échantillon d'entreprises leaders identifiées dans le document, l'enjeu est devenu un argument concurrentiel. En cartographiant précisément leurs réseaux et en incitant financièrement leurs fournisseurs à se décarboner, elles se protègent contre la volatilité des marchés des matières premières et les ruptures logistiques.

L'intelligence artificielle, un potentiel encore sous-exploité

Le rapport consacre un chapitre entier à l'intelligence artificielle comme outil de décarbonation et le tableau qu'il dresse est révélateur d'un décalage criant entre ambition et réalité. Selon l'analyse de PwC, portant sur les divulgations d'un échantillon d'entreprises du Fortune 500, 60 % d'entre elles déclarent utiliser l'IA pour des applications de décarbonation opérationnelle. Mais seule une entreprise sur cinq l'utilise de manière stratégique. Et moins de 1 % ont quantifié les réductions d'émissions réellement obtenues grâce à leurs initiatives IA.

« La plus grande opportunité qui reste fondamentale, à court terme, est de relever les défis liés aux données de durabilité », indique le rapport. De nombreuses entreprises peinent encore à gérer des données d'émissions fragmentées et des processus de déclaration manuels. Or, à mesure que les exigences réglementaires en matière de transparence climatique se resserrent — malgré la réforme Omnibus —, les données sur les émissions deviennent de plus en plus observables, vérifiables et comparables. En août 2025, seulement 14 % des entreprises déclaraient publiquement utiliser l'IA pour améliorer leurs performances de développement durable ou leurs rapports d'émissions, note PwC.

Vers une décarbonation stratégique et rentable

La conclusion du rapport de PwC est à la fois rassurante et nuancée. Les engagements de décarbonation ont résisté à une année de turbulences politiques, réglementaires et économiques d'une intensité peu commune. Pour le cabinet, la durabilité d'entreprise a opéré une mutation décisive : elle est désormais évaluée sous un angle financier, comme un levier de résilience, de protection des marges et de croissance  et non plus comme un exercice de communication ou de conformité réglementaire.

Mais PwC prend soin d'avertir : identifier les sources de valeur ne représente que la moitié du travail. Ce qui distingue les leaders, c'est leur capacité d'exécution. Et dans un monde où les hypothèses changent, où la volatilité surgit là où on ne l'attendait pas, où les phénomènes météorologiques extrêmes peuvent paralyser des infrastructures entières, la question n'est plus seulement « qu'avons-nous accompli ? » mais « comment rester résilients quelles que soient les conditions ? ». Une question que le démantèlement partiel de la CSRD, censée justement outiller les marchés pour répondre à cette résilience, rend un peu plus difficile à trancher.

Samorya Wilson