L’étude mondiale l'AI Performance Survey de PwC, publiée ce mois de mai 2026 révèle un fossé grandissant entre les entreprises qui transforment l'intelligence artificielle en moteur de croissance et celles qui restent prisonnières d'expérimentations sans lendemain. La France, bonne élève en matière de gouvernance, affiche paradoxalement l'un des taux d'impact économique les plus faibles parmi les pays étudiés.
Dans les salles de réunion du monde entier, la scène se répète. Un dirigeant fait défiler une liste de projets d'IA, chatbots, moteurs de décision, outils d'analyse… et la salle hoche la tête. Puis viennent les questions qui fâchent : lesquels ont réellement augmenté les revenus ? Lesquels ont réduit les coûts ? Combien de décisions ont été améliorées ? Le silence qui suit généralement résume l'état réel du déploiement de l'IA dans les entreprises.
Selon l'AI Performance Survey de PwC, fondée sur les témoignages de 1 217 dirigeants dans 25 secteurs et six grandes régions du monde, seulement 20 % des entreprises captent 74 % des gains économiques générés par l'IA, entre hausse des revenus et gains d'efficacité. PwC qualifie cette capacité à convertir l'IA en performance mesurable d'« AI fitness ».
D'après le cabinet conseil, les entreprises les plus « AI fit » affichent une performance financière liée à l'IA 7,2 fois supérieure à celle de leurs pairs. L’étude souligne que cet écart, ne s'explique plus par l'accès aux technologies - largement démocratisées - mais par la capacité à les intégrer au cœur de la stratégie et des opérations.
La France, championne de la gouvernance, lanterne rouge de l'impact
Le cas français est particulièrement frappant. D'après les chiffres communiqués par PwC France et Maghreb, 81 % des dirigeants français interrogés déclarent que l'IA n'a eu aucun impact sur les revenus de leur entreprise, contre 56 % à l'échelle mondiale. Un écart considérable, qui survient malgré une adoption en hausse.
Là où la France se distingue favorablement, c'est sur le terrain de la gouvernance. Selon PwC, 62 % des entreprises françaises ont mis en place un cadre formel d'IA, contre 44 % dans le monde. Elles sont également plus avancées sur la conformité réglementaire et la protection des données : 71 % auraient renforcé leurs dispositifs en la matière, contre 60 % au niveau mondial.
Mais cette maturité structurelle ne se traduit pas encore en valeur économique. Pauline Adam-Kalfon, associée responsable de l'innovation et de l'impact chez PwC France et Maghreb, résume la situation : « La France a pris une longueur d’avance sur la gouvernance et l’IA de confiance, et c’est un socle stratégique essentiel. L’enjeu aujourd’hui est de transformer cette exigence en levier d’accélération : passer d’une logique de maîtrise des risques à une logique de création de valeur à grande échelle »
Autre point faible identifié par PwC : seulement 12 % des entreprises françaises auraient résorbé leur retard technologique, contre 23 % à l'échelle mondiale, ce qui freine le passage à l'échelle des déploiements.
L'IA agentique, le grand absent du paysage français
Au-delà des indicateurs financiers, c'est le niveau de sophistication des usages qui distingue les leaders du reste. L’étude distingue neuf facteurs d'« AI fitness », articulés autour de six fondations (gouvernance, données, stratégie, investissement, innovation, capital humain) et trois dimensions d'usage (étendue, sophistication, capture de valeur cross-sectorielle).
D’après le cabinet conseil, les entreprises leaders sont deux fois plus susceptibles de déployer des systèmes autonomes capables de s'auto-optimiser, et accélèrent l'automatisation des décisions à un rythme près de trois fois supérieur à leurs pairs. La capacité à capter des opportunités de croissance issues de la convergence intersectorielle est présentée par PwC comme le facteur d'« AI fitness » le plus déterminant pour la performance financière.
En France, l'IA dite agentique ( ces systèmes capables d'enchaîner plusieurs tâches de façon autonome et d'orchestrer des processus complexes), ne concernerait que 6 % des entreprises, contre 19 % à l'échelle mondiale.
La grande majorité des organisations françaises se concentre encore sur des usages analytiques et prédictifs, qui représentent 52 % des cas, tels que la recherche augmentée, les assistants conversationnels ou l'aide à la décision à partir de données existantes.
Investir sans transformer : le piège du pilote perpétuel
L'étude soulève un paradoxe français supplémentaire : 51 % des répondants français estiment leurs investissements en IA suffisants, contre 38 % au niveau mondial, à rebours des entreprises américaines, britanniques ou allemandes qui jugent majoritairement leurs investissements insuffisants. Pourtant, 47 % des dirigeants français s'inquiètent du rythme de transformation de leur entreprise face aux évolutions technologiques, selon une étude complémentaire citée par le cabinet (la 29e édition de la CEO Survey de PwC).
Les résultats de l’enquête indiquent aussi que seules 16 % des entreprises françaises déclarent faire évoluer leur modèle économique grâce à l'IA, contre 30 % à l'échelle mondiale et plus de 60 % en Chine. Pour PwC, se limiter à une logique d'optimisation sans transformation en profondeur exposerait à un risque de décrochage compétitif à moyen terme.
Pourtant, 61 % des dirigeants français se disent prêts à investir sans retour immédiat, contre 46 % dans le monde. La multinationale du conseil interprète cette tension entre prudence et ambition comme un positionnement singulier : structurer fortement les usages pour en maîtriser les risques, tout en cherchant à capter leur potentiel.
Trois priorités pour sortir du cycle des expérimentations
Sur la base de son analyse, PwC identifie trois leviers structurants pour les entreprises qui souhaitent créer davantage de valeur durable grâce à l'IA.
- Le premier consiste à placer l'IA au cœur de la stratégie de croissance, en privilégiant les cas d'usage générateurs de revenus et de transformation de l'offre plutôt que les seuls gains de productivité. Selon le cabinet, les entreprises leaders sont 2,6 fois plus susceptibles d'utiliser l'IA pour réinventer leur modèle économique.
- Le deuxième levier porte sur des fondations solides en matière de données, de gouvernance et de confiance. PwC souligne que ces fondations changent l'économie même de l'IA : elles réduisent les frictions et les développements ad hoc, rendant chaque nouveau déploiement plus rapide, moins coûteux et plus fiable. Selon l'étude, une entreprise qui met en place les bonnes pratiques devrait en moyenne doubler le retour sur chaque nouveau cas d'usage.
- Le troisième levier consiste à passer à l'échelle rapidement, en industrialisant les cas d'usage et en développant une automatisation maîtrisée des décisions. PwC note que 66 % des entreprises françaises revoient désormais régulièrement leur portefeuille de projets IA, avec des cycles mensuels ou trimestriels, soit un signe de maturité croissante, mais aussi d'une exigence accrue de résultats concrets.
Pour PwC, la conclusion est sans appel : les entreprises qui tardent à franchir ce cap laissent à leurs concurrents le temps de creuser un écart qui pourrait devenir définitif.
Samorya Wilson